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EDITORIAL Rubrique

Conflit : la main d’Aliev et le cerveau d’Erdogan


L’agression du 12 juillet contre l’Arménie ne résulte pas seulement du besoin irrépressible de l’Azerbaïdjan de rentabiliser ses achats massifs d’armements. Ni de l’irruption d’un imprévu ou d’un incident particulier dans le processus de paix engagé par le groupe de Minsk de l’OSCE. Rien sur le plan de la logique interne à la question du Haut-Karabakh n’explique la déclaration du 7 juillet d’Ilham Aliev de menacer de recourir aux armes et de quitter la table des négociations, ni sa décision du 12 juillet de passer à l’acte contre l’intégrité territoriale de l’Arménie, dans une volonté évidente d’élargir le champ du conflit. C’est ailleurs qu’il faut donc chercher les raisons de cette aventure guerrière qui risque de porter atteinte au droit à l’existence de l’Arménie et accessoirement de déstabiliser dangereusement le Sud Caucase…

On ne peut en effet appréhender les causes de cette agression militaire qu’en regard du contexte régional (au sens large) qui voit la Turquie d’Erdogan tenter de reprendre pied dans les ex-possessions ottomanes cent ans après l’effondrement de l’empire. Ses velléités de domination surfent sur un jeu complexe d’affrontements et d’alliances qui visent à neutraliser sur la scène internationale tout obstacle à ses avancées. Une stratégie facilitée par l’actuelle faiblesse (c’est un euphémisme) de la politique étrangère de Donald Trump dans la région, l’absence récurrente d’une vision diplomatique unitaire de l’Europe et les limites, notamment économiques, de Moscou.

Sur ce nouvel échiquier, Erdogan pousse ses pions un à un, en tirant parti des divisions des puissances, tout en se dotant de moyens de pression ad hoc sur chacune d’entre elles. Ainsi Erdogan tient-il à distance les États-Unis et l’Europe en menaçant régulièrement la première de déserter l’OTAN et la seconde d’ouvrir le robinet de l’immigration, dont une des vannes, et non la moindre, se trouve en Libye ( ce qui constitue l’une des raisons de son intervention militaire dans ce pays).

En revanche, la Turquie ne disposait que de peu de bras de levier sur les Russes avec lesquels elle semblait provisoirement faire cause commune face aux États-Unis, tout en étant dans une configuration de rivalités avec eux pour l’hégémonie régionale. Une situation aussi contradictoire qu’alambiquée qui s’illustre notamment par les patrouilles russo-turques en Syrie et la présence de mercenaires à la solde de Moscou et d’Ankara dans des camps opposés en Libye.

A ce stade des avancées de la Turquie sur les anciennes possessions de l’Empire ottoman, et alors que les discussions tendaient à achopper avec Moscou sur le dossier libyen, l’agression d’Aliev contre l’Arménie vient à point nommé pour rééquilibrer en faveur d’Erdogan le rapport de forces dans l’alliance tactique qu’il a noué avec Poutine. Après la démonstration victorieuse du nouveau sultan en Libye, cette manœuvre violente rappellera aux Russes sa capacité de nuisance, jusque dans leurs chasses gardées.

Quelle sera la suite de ce jeu dangereux ?

En se prêtant à ce stratagème visant à repositionner Erdogan par rapport à Poutine, Ilham Aliev prend en tout cas un risque certain, qui ne sera pas forcément compensé par des gains en matière de politiques intérieures dont la guerre ne constitue qu’un exutoire à court terme. Tout d’abord, parce qu’il ne sera probablement pas sans conséquences vis-à-vis de Moscou d’afficher aussi ouvertement son inféodation à la Turquie, avec laquelle l’Azerbaïdjan ne formait jusqu’alors qu’un deuxième Etat pour un même peuple, selon la formule officielle. Ensuite parce que cette posture devrait également inquiéter l’Europe qui n’a aucun intérêt à voir le système Erdogan proliférer via ses caricatures comme Aliev. Car même si ce conflit peut lui paraître lointain, le renforcement de l’axe Ankara-Bakou pourrait préfigurer la construction d’un monstre néoottoman reconstitué, particulièrement redoutable. Notamment si par malheur le verrou arménien qui empêche la continuité territoriale panturque venait à sauter.

Une question demeure : en multipliant les défis, Erdogan ne va-t-il pas trop loin ? Cent ans après le Traité de Sèvre, ne risque-t-il pas, in fine, de voir ses provocations se retourner contre lui et créer enfin une alliance sacrée des puissances contre cette Turquie devenue incontrôlable ?

En attendant, et faute d’avoir été éradiqué comme l’avait été le pangermanisme après la Deuxième Guerre, l’ottomanisme produit ses effets meurtriers sur l’Arménie qui cent ans après le génocide continue à payer son tribut à ses délires mégalomaniaques. Jusqu’à quand ?

Ara Toranian

par Ara Toranian le jeudi 16 juillet 2020
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