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Aram Sédèfian : Haratch pour me protéger du froid


Aram Sédèfian est un auteur-compositeur interprète. Né de parents arméniens il passe son enfance dans la banlieue lyonnaise. A 15 ans il commence à jouer de la guitare seul, puis avec des gitans qui perpétuent le souvenir de Django Reinhardt. C’est Pierre Barouh (auteur de la chanson Un homme et une femme) qui lui fait enregistrer son premier disque en 1974 sous le nom d’Aram. En 1978 il compose la musique du film « L’amour violé », de Yannick Bellon, ainsi qu’avec Nadine Trintignant pour son film « Premier voyage. » Après un arrêt dans sa production musicale, il reprend sa carrière de voyagiste comme directeur de la section Asie du sud-est chez Voyageurs du Monde. Aram Sédèfian a repris la composition depuis 2012. Cette année est sorti son nouvel album « Des jours et des heures ».

Il nous conte ici une mésaventure d’écolier, probablement survenue à nombre de petits arméniens de la première génération.

« En cette année 1956, il n’était pas évident pour un enfant de 11 ans, arméno-français de quitter son quartier, son école de banlieue et se retrouver en sixième au prestigieux Lycée Ampère à Lyon. ce court récit résume ce passage difficile.

Haratch *

« L’hiver 1955 fut l’un des plus terribles qu’on ait connu en France. Tout était gelé, l’eau ne coulait plus dans les canalisations, les trottoirs étaient transformés en patinoires, d’énormes stalactites pendaient des gouttières des maisons. On avait annoncé à la radio des températures de –20° sur la région lyonnaise.

Ma mère qui avait toujours peur que je prenne froid m’avait convaincu d’accepter de porter entre mon maillot de corps, ma chemise et mon pull-over, des feuilles de papier journal, et, le seul journal qu’elle avait sous la main était « Haratch », un quotidien en langue arménienne. Je me laissais faire docilement, acceptant de faire confiance à la sagesse séculaire de la mère arménienne.

Cette année- là, je venais d’entrer en sixième, au Lycée Ampère à Lyon, un lycée prestigieux, fréquenté par les enfants de la bourgeoisie lyonnaise.
Dans le Bus 16 qui me conduisait de ma banlieue lointaine jusqu’au lycée, j’étais déjà gêné par le froissement du papier au moindre de mes mouvements. J’avais l’impression que tous les passagers avaient les yeux fixés sur moi et se demandaient comment je pouvais émettre un bruit si étrange. Mais comme j’avais une confiance absolue en « mamma » je gardais stoïquement les journaux plaqués sur ma poitrine en essayant de ne pas trop bouger.

Une surprise désagréable m’attendait au lycée. Ce jour- là, au lieu du cours habituel, nous avions visite médicale, et, j’étais déjà parmi les autres élèves quand je réalisais ce qui m’attendait. On nous dirigeait rapidement vers l’infirmerie, l’infirmière nous intimait l’ordre de nous déshabiller, et de ne garder que nos slips et nos chaussettes. Je cherchais à m’isoler pour ne pas avoir à exposer les exemplaires d’ Haratch qui enveloppaient ma poitrine, mais c’était impossible. Je ne bougeais pas et gardais obstinément mon pull-over.

- Alors Sédèfian, vous ne vous déshabillez pas !

Déjà tous les visages se tournaient vers moi. J’enlevais alors lentement mes vêtements, en commençant par mon pantalon et enfin mon pull et ma chemise, exposant ainsi à tous les regards les caractères si particuliers de la langue arménienne.

Tous s’étaient rassemblés autour de moi.

- Qu’est- ce que c’est ?
- C’est de l’Arabe ?
- Ah non, ça c’est de l’hébreu !
- On dirait du chinois,

Ils riaient, se bousculaient pour mieux voir. Un grand lyonnais, lisse, propre, sûr de lui essaya de m’arracher le journal en déchirant une page. Je me jetais furieusement sur lui et le plaquais contre le sol. Je pesais sur lui de toutes mes forces et il se mit à hurler. L’infirmière et le surveillant accoururent précipitamment pour nous séparer.

J’étais fou de rage, j’aurais voulu disparaître, ne plus venir dans ce lycée fait pour les Français où je n’avais pas ma place. J’en voulais terriblement à ma mère qui m’avait fait porter ce journal « ridicule », j’en voulais à tous ces garçons qui s’étaient moqués de moi.

Que pouvait signifier le fait d’être arménien alors que nous vivions en France, qu’il n’y avait plus aucun espoir de retour dans un pays qui n’existait plus pour nous, une terre abandonnée aux kurdes et aux turcs. Je venais de réaliser que je devais vivre au royaume de l’entre-deux… »

Voir le site de Aram Sédèfian > https://www.aramsedefian.com/?fbclid=IwAR2nXV6co5NHjYea5ng3Nwy6mWoqps6P_Dhppx4lvEgLCA5WzSkhoC-2g00

* Le quotidien Haratch, en langue arménienne, fondé par Schavarch Missakian, puis à son décès repris par sa fille Arpik, a été distribué par abonnement de 1925 à 2009.

par Jean Eckian le lundi 13 juillet 2020
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Pour aller plus loin... Page WebAram sur Haratch


Voir en ligne : Page WebAram sur Haratch

 


 
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