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DENIS DONIKIAN Rubrique

« Pas de ça chez nous ! » Le mythe, le sacré et le génocide


« Depuis que j’ai compris quels étaient les gens que j’exaspérais, j’avoue que j’ai tout fait pour les exaspérer. »
Sacha Guitry cité par Guy Bedos

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(Avertissement : L’auteur refuse de s’excuser auprès du lecteur fiévreux de ce blog pour avoir repris des faits déjà largement ressassés ici ou là. Il fait ce qu’il entend, comme il l’entend quitte à se répéter pour percer l’entendement de ceux qui n’entendent jamais rien. La répétition étant la figure de rhétorique la plus puissante, comme le pensait Napoléon. )

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Place du Canada, à Paris, 24 avril 2003. Les Arméniens se mettent en place pour participer à leur énième commémoration. Or, cette année-là, fleurissent des pancartes inhabituelles. Du jamais vu sous le regard de Gomidas. Une dizaine d’homosexuels arméniens est venue afficher ouvertement sa solidarité envers sa communauté. Des courageux et des simples sagement alignés qui brandissent leur identité sexuelle à la face de ceux qui en pratiquent une autre. Bientôt, ici ou là, un sourd bouillonnement commence à monter. Une colère retenue au sein d’une foule où affleurent des idées folles. Quand brusquement, pris sous l’effet d’on ne sait quel coup de sang, un censeur surgit comme un diable hors des rangs. Et voilà que seul il se lance à l’assaut des scandaleux. Ces pelés, ces galeux, d’où venait tout le mal, aurait dit La Fontaine. L’homme s’en prend aux pancartes, les jette à terre et s’écrie : « Pas de ça chez nous ! »
(L’incident valut probablement consensus autant que désapprobation. Mais personne ne s’en prit au bouillant aristarque aussi bien pour la raison qu’il était une personnalité active et respectée de la communauté que pour éviter de faire du grabuge en un jour aussi solennel que celui-ci consacré au recueillement.)
Le beau censeur arménien qui savait mieux que personne ce que nous sommes parce qu’il savait ce que nous fûmes avait forcément l’avantage de savoir ce que nous ne sommes pas. Mais son slogan « Pas de ça chez nous ! », aussi bien sommation qu’anathème, serait-il seulement applicable à ces perdus d’homosexuels qui soulèvent l’indignation et font honte aux sexualistes orthodoxes ? En vérité, je vous le dis, ce « Pas de ça chez nous ! » sonne comme un déni de l’autre, un déni de son identité, un rejet épidermique de sa personne à part entière. Que n’aurait-elle fait, notre sainte fureur, si elle avait eu les pleins pouvoirs ? On n’ose le penser. Sinon, comme à une époque révolue, on se serait bien débarrassé de ces pestiférés en les jetant dans des camps. Aux camps les mauvais Allemands ! Aux camps les mauvais Russes ! Aux camps les mauvais Arméniens ! Aux camps ! Aux camps ! Et que les emporte le vent !
Mon ami Bruno est mort du sida à trente ans. Arménien qui défendait la cause arménienne et qui tenait à son prénom Hamazasp ou Hamo. Il fut parmi les premiers du mouvement Hay Baykar, dont il vendait le journal à la sortie de l’église. S’il n’a pas connu les camps, il vivait toutefois confiné dans une sexualité réprouvée par ceux-là mêmes dont il soutenait le combat. Et pourtant, ceux qu’il ne cherchait pas à provoquer en s’exposant trop ouvertement auront réussi à le renverser comme une pancarte inappropriée. Devenu aveugle dans ses derniers jours, cherchant sous mes yeux sa lampe pour l’allumer, comme Diogène en plein jour cherchait un homme, il devait me dicter son ultime appel aux Arméniens qu’ils pressaient de rester unis et solidaires. C’est leur unité qu’il souhaitait, non leur uniformité. Il ignorait que le cri « Pas de ça chez nous ! » lui survivrait et irait des années plus tard fracasser de jeunes Arméniens comme lui, qui étouffaient de devoir se cacher. Et c’est probablement pour sauver la mémoire de son combat que j’écris sur ce pitoyable « Pas de ça chez nous ! »
Expression d’une représentation tribale et caricaturale du « nous » arménien, d’une forme d’excommunication pour insulte au sacré, ces mots « Pas de ça chez nous ! » seraient restés plantés dans ma mémoire puisqu’ils me reviennent par vagues. Autant ils me répugnent pour l’ostracisme qu’ils supposent, autant je dois leur reconnaître qu’ils sous-entendent une arménité une et indivisible seule capable de permettre aux Arméniens d’accomplir leur destin et de faire front à leurs ennemis. Dès lors, comment concilier la nécessité du mythe avec les impératifs de la tolérance ?
Le narcissisme des Arméniens fait-il d’eux une nation à relents totalitaires ?

La suite sur :

https://denisdonikian.wordpress.com/2020/06/11/pas-de-ca-chez-nous-le-mythe-le-sacre-et-le-genocide-2/
https://denisdonikian.wordpress.com/2020/06/12/pas-de-ca-chez-nous-le-mythe-le-sacre-et-le-genocide-3/

https://denisdonikian.wordpress.com/2020/06/13/pas-de-ca-chez-nous-le-mythe-le-sacre-et-le-genocide-4/

https://denisdonikian.wordpress.com/2020/06/14/pas-de-ca-chez-nous-le-mythe-le-sacre-et-le-genocide-5-et-dernier/
par Ara Toranian le samedi 11 juillet 2020
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